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Le jour touchait à sa fin
et il n’avait vu ni sa lumière, ni l’éclat de
la nature dehors, ni même une quelconque preuve que les saisons
existaient encore. Il avait beau essayer de chercher dans sa
mémoire, l’homme feuilletant l’inestimable document
devant lui ne pouvait plus se rappeler la couleur exacte du ciel.
Avec aucune montre, aucune horloge, aucune lumière naturelle
à sa disposition, il n’avait aucune idée depuis
combien de temps il était là. Cela aurait pu être
cinq ans, tout comme dix ou vingt… La seule preuve que le temps
continuait de s’écouler était l’inexorable
travail d’érosion creusant son front de longues et
profondes rides.
Ses doigts forts se crispèrent sur une page jaunie. Une perle de
larme s’écrasa sur le papier qu’il s’empressa
de sécher avec la manche de son uniforme rouge grenat. Cette
couleur signifiait son appartenance à l’Unité de
Déchiffrage des Anciens Manuscrits, l’UDAM. Cette faction
avait été sa maison et sa famille depuis si
longtemps…
Il se ressaisit et se remit à la tâche. Le Journal de
Solon ne révèlerait pas ses confidences au premier venu.
Ceci dit, il n’était pas non plus le premier venu.
Sorti des plus grandes universités françaises, il en
savait plus sur l’Antiquité que tous les curateurs du
Louvre réunis. C’était bien pour cela qu’il
était ici d’ailleurs. Son immense savoir lui faisait
défaut cette fois-ci cependant. Et cela risquait de lui
coûter cher.
À moins que…
Il fut soudain comme frappé par la foudre.
— Mais bien sûr ! La lumière !
s’écria-t-il de sa voix perpétuellement
enrouée tout en lançant ses gros bras dans les airs,
réveillant par la même occasion son collègue, un
maigrichon barbu, assoupi dans le box en cristal voisin.
Ce dernier leva son visage cadavérique, avala sa salive et
s’enquit, la voix pâteuse :
— Quelle lumière ?
— Il faut que je change le spectre lumineux sur le texte,
déclara l’autre en réajustant son col de chemise
qui lui serrait le cou.
Il s’énerva de ne pas y avoir pensé plus tôt.
— Georges, si tu n’y as pas pensé avant, c’est
que tu ne devais y penser que maintenant, commenta son collègue
avec ses petits yeux de fouine.
— Oh, ça va hein ! lui envoya le
dénommé Georges d’un ton énervé. Tu
ne vas pas recommencer avec tes histoires de destin et tout le tintouin
à la Nostradamus !
— Je te rappelle que Michel de Nostre Dame n’était
pas un charlatan comme on le prétend. C’était un
éminent médecin qui s’était reconverti aux
sciences divinatoires parce qu’il avait eu accès à
des documents des Anciens. Il savait comment interpréter les
signes.
— Sauf que personne ne l’a cru, rembarra Georges.
— Avec une telle négativité, on finira en
poussière dans cette caverne.
— Et la Prophétie, Fred, tu en fais quoi ?
— Les sept sauveurs ? dit Fred dans un rire contenu. Ce
n’est pas eux qui vont nous sortir de ce trou, si tu veux mon
avis. Il faudrait un miracle pour ça.
— Mais il faut croire aux miracles, dit tout à coup une
voix rauque derrière eux.
— M-M-Maître ! bafouillèrent-ils en se
retournant, la voix cassée par la terreur.
Un homme d’au moins deux mètres, aux cheveux poivre et sel
et aux yeux bleus ombragés par des arcades sourcilières
légèrement proéminentes, venait
d’apparaître devant eux. Vêtu entièrement de
noir et de pourpre, une cape trop longue refermée sur son corps,
il les détaillait de ses yeux d’acier, ses lèvres,
fines comme un trait de rasoir, arrangées en un rictus
dédaigneux.
Blancs comme un linge, Georges et Fred restèrent
pétrifiés un moment. Ils connaissaient cet homme si beau
et pourtant si laid par toute l’horreur qu’il
représentait. C’était le commandant suprême
de leurs ravisseurs, le Grand Maître de cette organisation pour
laquelle ils travaillaient sans relâche depuis ce jour maudit
où leur vie leur avait été volée… ce
jour si lointain qu’ils ne savaient plus en quelle année
ils étaient.
— Vous êtes en avance, bredouilla Georges d’une voix
apeurée.
— Je ne suis ni en avance, ni en retard, ni même à
l’heure, fit le grand homme en sortant ses mains de sa cape. Je
suis ici, maintenant.
Il leva sa main gauche et les deux hommes virent immédiatement
la bague à son index, un
anneau cuivré surplombé d’une petite pyramide en
cristal en lévitation dont l’intérieur contenait un
œil fixe. Parfois, celui-ci paraissait vivant et semblait
regarder sournoisement ceux en face de lui. Ils frissonnèrent.
Le Grand Maître rabaissa la main et plaça ses bras dans
son dos quand son regard s’arrêta sur le Journal de Solon.
Il se retourna en levant la tête bien haut.
— Alors ? interrogea-t-il d’une voix impérieuse.
— Je vais utiliser la lumière, informa Georges, comme pour
les Crânes de Cristal. Nous savons que lors de son voyage en
Égypte, Solon fut en contact avec deux…
— Je sais tout cela, coupa-t-il froidement. Qu’avez-vous
trouvé ?
— Je… nous… enfin… Je pense qu’un
message est caché. Il est encore trop tôt pour…
— Ton Dieu s’impatiente !
— Oui, Maître, je…
Georges n’eut le temps de finir sa phrase. L’homme
despotique avait disparu, laissant ses esclaves paralysés par le
soulagement d’avoir échappé au châtiment
ultime de la mort.
Le Grand Maître n’était jamais si clément. Ce
sur quoi ils travaillaient devait être capital au point de
l’obliger à les garder vivants.
Ils reprirent espoir.
1. L’Étoile des Femmes
Le perpétuel sourire illuminant le visage de Katell Loro avait
fondu comme la neige qui avait nappé la Bretagne tel un
glaçage de gâteau trois mois durant. La péninsule
armoricaine avait retrouvé un visage d’hiver
tempéré en cette ère glaciaire. Il en fallait
davantage, néanmoins, pour réchauffer le cœur de
l’adolescente.
Le monde était en sursis.
Et elle était la seule, ou presque, à le savoir.
Perdue dans ses songes, au lendemain du Premier de l’An
qu’elle avait passé pour la première fois en
solitaire, Katell repensait à ces découvertes que ses
amis, Mel, Abel et Ronan, et elle avaient faites. Des
découvertes terrifiantes. Et pourtant, merveilleuses à la
fois.
Son regard azur virant sur le turquoise s’était perdu dans
le ciel par-delà la fenêtre. Le bleu de
l’atmosphère était encombré de stries
jaunâtres laissées par le carburant non polluant des
avions supersoniques. Les piaillements stridents des goélands
s’élevaient au-dessus de la voix grave de la
présentatrice télé qui récitait les
nouvelles elle-même recouverte par le son d’un vieil album
de rap que Katell se passait sur la chaîne stéréo
du 20e siècle achetée un jour dans un magasin
d’antiquités.
Morgane, sa mère, était sortie, profitant de la hausse
insolite des températures pour reprendre son jogging.
Son arrière-grand-père Iniaki, un ancien
archéologue qui vivait dans l’autre partie de la
longère où elle habitait, était, quant à
lui, cloîtré dans son bureau à décortiquer
des documents antiques.
La vie avait repris son cours normal.
Katell restait là, le menton posé sur le poing, ses yeux
légèrement éteints. Elle pensait à tout ce
que la vie offrait et à tout ce qu’elle risquait de perdre
à quatorze ans tout juste.
Elle secoua la tête vigoureusement et refusa de laisser ces
pensées négatives gâcher une si belle
journée. Elle était de nature positive. Elle devait
garder espoir.
Elle jeta un œil furtif vers le thermomètre
numérique qui recevait ses informations des capteurs
positionnés un peu partout dans le jardin : deux
degrés Celsius. C’était bien plus chaud que ce
qu’elle n’avait jamais connu à cette époque
de l’année. En général, les
températures avoisinaient les moins vingt degrés. Cela
était dû à un fait étrange qui
s’était produit avant sa naissance, un fait climatique
sans précédent et qui avait vu la calotte glaciaire
s’étendre jusqu’au Danemark :
Le Gulf Stream, ce courant chaud et froid dans l’océan
régulant le climat, s’était arrêté
à la suite d’une baisse soudaine de la salinité
dans la zone de dépression située en Atlantique Nord.
À cet endroit, le courant chaud tombait en chute libre vers les
fonds marins et reprenait sa route circulaire, ce qui lui valait le
surnom de « Tapis Roulant ». Le
réchauffement de la planète, commencé au
siècle précédent, avait provoqué la fonte
totale des glaces du Groenland et une énorme dose d’eau
douce avait été rejetée dans l’océan.
Ainsi, presque du jour au lendemain, le Tapis Roulant avait
stoppé son transit et les hivers pluvieux connus par les
habitants d’Europe du Nord s’étaient
transformés en blizzards sibériens.
« … toujours impossible d’expliquer ce qui
s’est produit ici, dans la région de Carnac, dans la nuit
du 21 au 22 décembre dernier, lors du solstice »
débitait l’envoyée spéciale d’une voix
mystifiée.
Katell leva le nez, fronça les sourcils, éteignit la
chaîne hi-fi et augmenta le son de la télé par
commande vocale.
« Tout le plateau granitique semble avoir été
saturé d’une charge
électromagnétique », enchaîna la
journaliste, « et de nombreuses personnes ont
affirmé avoir été possédées
d’une énergie surhumaine cette nuit-là. Selon les
équipes scientifiques du C.N.R.S qui se sont
dépêchées sur les lieux, il semblerait qu’une
forte activité électrique dont l’épicentre
n’a pas été repéré, se soit
développée près d’Erdeven que vous pouvez
voir sur la carte holographique. Cette activité d’origine
inconnue aurait affecté la population brièvement, leur
donnant la possibilité de, je cite, “ressentir la
force vitale de la planète”. Tous, curieusement, ont
répété ces mêmes mots. Aucun ne semblait
savoir ce que cela voulait dire. Autre fait
incompréhensible : de nombreuses récoltes attendues
pour les mois à venir ont poussé en une nuit. Tout ceci
paraît totalement paranormal mais le normal a quitté cette
partie de la Bretagne depuis l’étrange implosion qui
s’est produite au musée de la Préhistoire de Carnac
quelques dix jours auparavant. D’ailleurs, cet
événement est, lui aussi, toujours inexpliqué et
le C.N.R.S. ainsi que l’armée… »
Katell n’écouta pas la suite. Elle savait
précisément ce qui s’était passé dans
les deux cas. Elle avait été aux premières
loges…
Tout à coup, un petit appareil triangulaire et plat, posé
sur le bar, se mit à vibrer.
L’hologramme d’un visage rond, entouré d’une
épaisse chevelure aux boucles entre le cuivre et le rouge
groseille, apparut en attente. Il s’agissait de son amie
d’enfance, Mel Conan (de son prénom complet
Mélusine, que personne n’utilisait car elle le jugeait
« aussi niaiseux que la légende de cette
fée qui s’y rattachait »). Mel se grattait la
tête (qu’elle avait un peu en forme d’obus, complexe
plus grand encore que son prénom) et ses petits yeux en amande,
dont le noir de l’iris glaçait le sang de ceux qui
croisaient son regard, semblaient s’impatienter.
Katell commanda vocalement à l’appareil de prendre la
communication.
— Bonne année, au fait, dit Mel d’un ton neutre.
— Mmm, tu parles, marmonna-t-elle. Avec toutes les équipes
scientifiques et les flics, pas possible de mettre le nez dehors de
toutes les vacances. J’envie les Quinio qui sont partis au
Pérou, ou en Argentine, je sais plus. Et puis ma mère ne
me parle plus, je lui fais peur, soi-disant. Mon père, lui,
n’a pas pu me prendre pour les vacances parce qu’il
n’a plus un rond. Et j’ai l’impression d’avoir
la cervelle de quelqu’un d’autre depuis… depuis tu
sais quoi. Donc, nan, en fait, pas une super bonne année.
— Eh bé. Et c’est moi la grincheuse ?
Katell esquissa un sourire. Grincheuse était le surnom de Mel
par les élèves du collège. Ce que les gens
prenaient pour de la froideur n’était en fait qu’un
blindage dans lequel elle se cuirassait. Elle avait perdu sa
mère à l’âge de sept ans et elle
s’était éloignée de tout contact humain, ou
presque, depuis.
— Retrouve-moi au dolmen, somma Mel sans lui donner le choix.
Katell hésita. C’était à cet endroit que
cela s’était passé.
Quelques minutes plus tard, elle la retrouva pourtant devant
l’édifice, dans le champ de M. Ripoche qui séparait
les villages de Keredo et Saint Sauveur, deux hameaux au nord-est de
Carnac où elles habitaient. Le champ était recouvert de
maïs mûr à point, comme ce qui avait
été dit aux infos. Des fleurs printanières au
parfum entêtant avaient émergé sur le rebord du
chemin qui le traversait et les baies bourgeonnaient.
Katell avait l’impression d’un calme avant la tempête.
Iniaki regarda son
arrière-petite-fille filer en direction de Saint Sauveur par la
fenêtre de son bureau et eut une expression partagée entre
l’admiration et la crainte.
Il ôta ses lunettes rectangulaires et frotta ses petits yeux
bleus pour adoucir la fatigue. Ces dernières semaines avaient
été éprouvantes émotionnellement. Il
était sur la piste d’une découverte
phénoménale… et il le devait à Katell. Elle
semblait attirer la chance d’une manière
surnaturelle… Enfin… il ne pensait pas que le
hasard ait quoi que ce soit à faire là-dedans.
Tu seras aux premières loges, pensa-t-il tout à coup.
Il eut un sursaut. C’étaient les mots qu’un ami de
la Seconde Guerre mondiale lui avait dits avant de disparaître
bien des décennies plus tôt. Il ne comprenait toujours pas
ce que cela voulait dire mais il savait qu’il était sur la
voie de la connaissance. Voire même de la Connaissance, avec un
grand C.
Il avait été perturbé par les découvertes
de Katell. Son sommeil ne se débarrassait pas des soucis qui lui
empoisonnaient l’esprit. Il avait peur pour sa descendance.
Il replongea le nez dans les documents devant lui, des feutres de
couleurs éparpillés tout autour. Il en reprit un, le
vert, pour entourer quelques mots.
Cette traduction avait été ardue. Ceci dit, il se sentait
sur la piste de quelque chose de plus grand. Ce document cachait un
trésor ou tout au moins une sorte de révélation.
Il le sentait. Et en général, ses intuitions ne le
décevaient pas.
Il regarda à nouveau les deux mots qu’il avait
entourés : point étoile. Qu’est-ce que cela
pouvait-il bien dire ?
Il gratta sa tignasse grisonnante et émit un long soupir. Il ne
pouvait plus garder ses découvertes pour lui.
retour
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