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0. La Nuit Où Sept Étoiles Illuminèrent le Ciel
Elle serait là bientôt.
Et avec elle, le Chaos.
Après s’être éclatée en plusieurs morceaux à l’approche de Jupiter, la comète était désormais lancée sur une trajectoire que plus rien ne pouvait arrêter. Progressant à près de cent mille kilomètres heure, sept de ses gigantesques débris seraient là avant même qu’ils ne puissent tenter quoi que ce soit pour se protéger.
Cela aurait été futile de toute façon.
Affairée à ses tâches habituelles, la population stoppa tout à coup ses activités pour regarder autour d’elle. Quelque chose n’était pas comme la veille.
Ni comme le jour avant cela.
Les tigres aux dents de sabre et les mammouths commencèrent à s’agiter. Puis, affolés, ils se mirent à courir dans tous les sens, imités par les autres animaux de la vallée. Les animaux domestiques, eux, cherchèrent refuge dans des trous, sous des tables de pierre, entre les petites jambes des enfants qui ne comprenaient rien à ce qui se passait.
Le regard inquiet des humains balaya le sommet de l’une des montagnes luxuriantes environnantes, cherchant quelque chose, ou quelqu’un. Ils se rassemblèrent rapidement sur la place publique et encerclèrent le piédestal en granit. Celui-ci, au-dessus duquel une pyramide en cristal inversée lévitait, les rassurait.
Les uns ne voulaient pas s’inquiéter. Les autres commençaient à paniquer. D’autres encore trouvaient cela bien mystérieux. On ne leur avait rien dit pourtant. Et si on ne leur avait rien dit, c’était qu’il n’y avait aucune crainte à avoir, certifia une femme âgée vêtue d’une toge pourpre et d’un chapeau doré conique. Elle calma la population d’un geste apaisant de la main et leur dit que le temps n’était pas venu, qu’on les aurait prévenus.
— Et si Elles ne savaient pas Elles-mêmes ? demanda un jeune homme qui faisait rouler nerveusement les perles de son collier sous ses doigts.
— Elles connaissent tout de l’univers, rassura la femme au chapeau, nous devons Leur faire confiance car Elles nous ont guidés bien des fois de par le passé. Elles savent que nous ne devons pas mourir, notre destinée ne s’est pas encore accomplie. Calmez-vous, mes amis, et retournez vaquer à vos occupations. Nous nous retrouverons ce soir et Les contacterons...
Un éclair transperça le ciel et les fit tous sursauter. Puis un autre, et encore un autre. Ils avaient tous vécu l’orage auparavant, or cette fois-ci, aucun nuage n’était en visible. L’atmosphère s’électrisait à vue d’œil. Leur inquiétude commença à croître. Leur cœur se mit à cogner fort dans leur poitrine… Une autre série d’éclairs se manifesta, cette fois-ci plus virulente et tonitruante. Des nuages se formèrent instantanément à l’horizon.
— Elles sont toujours là ! s’écria une jeune femme aux longs cheveux ambrés, ses mains tremblantes pointant vers la montagne.
Tous se retournèrent, les yeux écarquillés, en attente.
Une de ces créatures était justement apparue sur le rebord d’un petit plateau. Elle était vêtue d’une longue tunique rouge sang qui ne bougeait pas malgré les violentes rafales de vent. Au-dessus de sa tête allongée, un halo aveuglant ondoyait vigoureusement. Il semblait être en phase avec le rayon d’énergie dirigé vers le ciel provenant du centre de l’édifice derrière elle.
La structure était un monument sphérique fait de hautes pierres concaves arrangées en deux cercles encastrés l’un dans l’autre. Elle s’était illuminée d’une teinte phosphorescente grisâtre au moment où la créature baissait les bras vers les humains dans la vallée. Un objet était apparu entre ses mains, un objet translucide de la taille d’un crâne humain, brillant de mille feux.
« Vous entrez maintenant dans le Quatrième Âge » entendirent les humains dans leur tête. « Ceci est votre héritage ».
Puis le ciel s’assombrit d’un coup.
« Vous devez vous rappeler ».
Soudain, un immense morceau de roche en flamme frappa la surface de l’océan, au-delà de la vallée où ils vivaient. Le son fut assourdissant, une explosion si forte que la terre trembla sous les pieds des humains maintenant complètement terrorisés. Ils savaient ce qui était en train de se passer : l’Histoire se répétait.
Une gigantesque vague de plusieurs centaines de mètres de haut se forma à l’horizon. En quelques minutes, elle fut là et elle engloutit la vallée paradisiaque à jamais. En six autres endroits de la planète, le même scénario se reproduisait, suivi de la réaction en chaîne : tremblements de terre, éruptions volcaniques, tornades, ouragans, raz de marée…
La Terre se convulsait dans son dernier souffle.
En l’espace de quelques heures, la population humaine avait été réduite à quelques milliers de par le monde.
« Nous reviendrons », entendirent-ils une dernière fois.
Le cours de l’Histoire avait été bouleversé, les courants marins avaient changé de direction, le climat s’était modifié et le niveau de la mer avait grimpé en flèche… Toutes les grandes villes côtières des humains étaient maintenant enfouies sous des tonnes d’eau salée et bientôt elles seraient recouvertes de limon, de crustacés et d’algues coriaces. Le sol avait été empoisonné par les débris, déchets et carcasses. Les rares survivants qui avaient réussi à échapper à ce cataclysme planétaire se regroupèrent dans des cavernes. Ils allaient vivre un hiver nucléaire de plus d’un siècle, le temps que Gaïa renaisse. Ils devaient reconstruire leur civilisation. Pour cela, ils avaient besoin du savoir de leurs maîtres, celui contenu dans les cristaux sacrés.
Pour le passer aux générations futures.
Pour être une grande civilisation à nouveau.
Et surtout, pour se rappeler. Et être préparés.
Mais ce savoir avait été dispersé, perdu. Des milliers d’années s’écouleront et la nuit qui changea le visage de la Terre devint : « la Nuit où Sept Étoiles Illuminèrent le Ciel ».
C’était devenu une légende, puis un mythe, car les humains oublièrent.
1. La Sorcière Bleue
La race des hommes n’avait plus gardé de son passé mystérieux que des légendes et des mythes. Mais que ces légendes pouvaient être fascinantes !
C’était ce que pensait Katell Loro en tout cas. Elevée dans ce petit coin perdu de Bretagne qu’était Carnac, elle avait toujours été intriguée par ces grandes pierres debout parsemées sur toute la péninsule. Son arrière-grand-père Iniaki lui racontait souvent des histoires incroyables sur l’Antiquité et les pouvoirs des Anciens. Par exemple, qu’ils auraient bougé ces pierres pesant des tonnes avec le simple pouvoir de la pensée ! Beaucoup rétorquaient : « Balivernes que tout cela ! ». Katell, elle, était persuadée que les légendes étaient une sorte de mémoire déformée par le temps d’un passé perdu mais bien réel.
Au fur et à mesure qu’elle lisait tous ces ouvrages qu’Iniaki avait amassés au cours de sa longue vie, elle s’étonnait sans cesse de ce qu’elle découvrait. Ces livres étaient incroyables. Katell et son arrière-grand-père étaient persuadés que ce que l’on apprenait en histoire, eh bien, c’était du n’importe quoi ! « L’Histoire doit être réécrite ! », s’enflammait Iniaki lors de ces soirées d’hiver au coin du feu, en postillonnant ses châtaignes sur tout ce qui se trouvait en face de lui.
Ceci dit, en ce matin de septembre, ces énigmes n’étaient pas la préoccupation de Katell. Elle entrait en troisième, le premier matin d’une année qu’elle n’imaginait pas différente de la précédente si ce n’était d’entrer dans la classe supérieure. Le train-train de simple collégienne allait se réinstaller paisiblement, au rythme des saisons qui ne ressemblaient plus à rien.
Katell n’était pas tout à fait une simple collégienne cependant. Bientôt, ses rêves les plus fous allaient se réaliser… ainsi que ses peurs les plus profondes.
Si seulement elle savait…
Si elle savait, la préoccupation ce matin-là de choisir un sac suffisamment grand pour contenir tous ses livres contenant ses DVD scolaires lui aurait paru bien dérisoire.
Mais elle ne savait pas.
Son existence était bien paisible à treize ans, bientôt quatorze. Un peu trop à son goût d’ailleurs. Elle vivait avec sa mère Morgane dans un petit hameau près d’Erdeven, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Carnac. Le village pittoresque était composé de longères, ces longues maisons bretonnes en pierre où habitaient autrefois les paysans. Au-delà des champs de maïs transgéniques se trouvait un minuscule dolmen recouvert de ronces. Personne ne prêtait attention à cette ruine d’un temps révolu. Sauf Katell. Elle était allée le voir ce matin-là, très tôt. Il était toujours égal à lui-même : impénétrable, silencieux, défiant les siècles.
Une fois qu’elle eut fini de préparer ses affaires, elle sortit de sa chambre, descendit l’escalier en chêne et se retrouva dans le salon en pierres apparentes. Elle se dirigea devant elle et entra dans la cuisine, une pièce au top de la technologie familiale avec un frigo à compartiments à température variable, un four reconnaissant l’aliment inséré et adaptant sa température en fonction, des portes de meubles s’ouvrant par simple effleurement du doigt etc., où deux petites fenêtres filtraient la faible lumière du jour.
Katell prit place sur le tabouret de bar, saisit une télécommande qui était là, lui ordonna de mettre les nouvelles en marche et un écran d’un mètre de long s’illumina sur le mur blanc en face des fenêtres.
La porte qui donnait sur le jardin claqua et Morgane déboula dans la cuisine dégoulinante de sueur. Son jogging en tissu absorbant était resté parfaitement sec et elle annonça d’une voix triomphante qu’elle venait de dépasser les trois kilomètres.
— Et sans m’arrêter une seule fois, même dans les côtes ! ajouta-t-elle en se tordant devant la vitre du four où sa silhouette paraissait encore plus élancée, puis en se sifflant un demi-litre d’eau de source en cinq secondes chrono.
— C’est bien, fit Katell en lui jetant un coup d’œil furtif.
C’était tous les matins pareil depuis le divorce. Menue par rapport à la majorité de la population française, avec un microscopique bourrelet sur le ventre, Morgane avait décidé de se faire un complexe d’adolescente. Elle s’était fait faire un lifting quand elle avait appris que Marc l’avait quittée pour une femme de treize ans de moins qu’elle. Elle avait les traits tout aussi fins et sylphides que sa fille, les yeux un peu plus foncés mais d’un bleu tout aussi ensorcelant et des cheveux longs, raides et moins noirs que ceux de Katell.
— Je me donne encore six mois pour retrouver mon 38, dit-elle en se tordant de plus belle devant le four.
— Maman, fit Katell en la regardant comme une enfant, tu devrais y aller mollo, bientôt tu vas pouvoir passer derrière une affiche sans la décoller…
Petite, elle était fière que sa mère s’appelle Morgane. Elle la voyait comme la fée du conte de Merlin et de la forêt de Brocéliande. Quand elle fut plus âgée toutefois, elle se rendit compte que la fée Morgane n’était pas si cool que ça, et que sa mère non plus.
— J’ai lu dans Femmes du 21ème Siècle, rétorqua sa mère en détachant ses cheveux, le menton haut, que des chirurgiens en Inde avaient trouvé le moyen de te remodeler le corps entièrement.
— Et le cerveau qui ramollit, t’y as pensé ? Tu t’imagines complètement à la masse avec ton allure d’ado ?
— Les rides, je ne veux pas en voir une ligne, c’est pour les vieux.
— Bah, pourquoi ? Ça prouve que t’as vécu longtemps et donc que tu sais plein d’trucs. Les vieux sont respectés dans les civilisations moins avancées parce qu’ils sont considérés comme des bibliothèques vivantes.
Morgane regardait sa fille en secouant la tête.
— Je n’ai pas envie d’être une bibliothèque vivante, enfiiin ! Et je ne fais pas encore partie des vieux, moi, non mais ! Je suis à cinq ans de la quarantaine d’accord, mais j’en fais bien dix de moins, m’a dit encore Élaine l’autre jour.
— Là, je crois qu’t’as vu la Vierge, Maman…
— J’ai l’impression d’entendre ton arrière-grand-père ! Vous n’y comprenez rien à la condition féminine.
« Ça y est… c’est reparti », soupira Katell de façon inaudible.
En attendant, pensait-elle, cette soi-disant condition féminine se résumait à des femmes inhumaines qui brandissaient leur maigreur sur les pages de magazines. Les dégâts sur les adolescentes, et les garçons aussi d’ailleurs, avaient atteint des proportions si inquiétantes que des hôpitaux spécialisés avaient été conçus pour faire face à leurs problèmes psychologiques.
Iniaki arriva à ce moment-là. Il prenait le plus souvent son petit-déjeuner avec Morgane et Katell et il ne voulait pas rater ce matin en particulier.
— Bonjour-eu mes demoiselles-eu, dit-il de sa voix grave et son accent basque. Il prit une profonde inspiration. Mmmm, ça sent bon le café, tu me verses une tasse, Morgane, s’il te plaît ? Alors, ma pitchoune, ta rentrée scolaire, t’as les pétoches ?
— Papy, fit Katell en penchant la tête sur le côté, je n’ai plus les pétoches depuis longtemps. Je ne suis plus une gamine.
Iniaki sourit avec un visage attendri. Ce visage était celui d’un homme qui aimait la vie. Plus que centenaire aujourd’hui, il était très ridé autour de ses petits yeux bleus perçants et alertes. Ceux-ci étaient cernés de pattes d’oie épaisses et surplombaient un nez légèrement crochu et des lèvres charnues. Ses cheveux gris, encore touffus malgré son grand âge, étaient coupés très courts et balayés vers l’avant. Iniaki dégageait un charme naturel dévastateur. C’était un homme qui devait son charisme à sa voix surtout. Plus basse qu’un ténor et plus ensorcelante qu’un conteur, elle envoûtait tout le monde.
Basque d’origine – son nom de famille était Urruty (que Morgane n’avait pas repris pour garder le même nom que sa fille, bien que cela lui eut coûté), Iniaki avait décidé de se retirer en Bretagne pour sa beauté sauvage et ses énigmes. Après un siècle passé à barouder sur la Terre entière pour essayer de les résoudre, il avait trouvé le moyen d’en découvrir d’autres ici. Il encourageait aussi son arrière-petite-fille dans ses convictions, et à l’aube de son troisième anniversaire il l’emmena dans un endroit bien banal qui comptait cependant un très étrange édifice.
Crucuno était un petit village quelconque qui se trouvait près de la départementale 781, non loin de Carnac. Il passerait totalement inaperçu si ce n’était cette pancarte d’un marron jauni indiquant un monument historique.
Ce monument était bien plus historique que tout ce que l’on pouvait imaginer, Iniaki confiait secrètement. Ce n’était pas un simple tas de grosses pierres posées les unes sur les autres, oh non, c’était un dolmen. Et un bien curieux dolmen de surcroît ! Non seulement il faisait partie des plus gros de Bretagne, mais dans le temps un long couloir de pierres menait à son entrée. Beaucoup de ces pierres avaient disparu car elles avaient servi à la construction des habitations.
Lorsque Katell entra à l’intérieur de l’édifice et caressa les pierres froides comme du marbre, une sensation très étrange l’envahit. Une sensation qu’elle n’oublierait jamais. Comme si on tentait d’entrer dans sa tête. Une voix incompréhensible. Lorsqu’elle en ressortit, son visage d’ordinaire si pâle s’était allumé d’une étincelle si lumineuse que son arrière-grand-père recula de surprise. Puis il s’approcha, lui saisit le bras et ressentit une décharge électrique qui le plaqua au sol aussitôt. Katell le contemplait avec ses grands yeux bleus devenus tout noirs. Sa petite bouche s’ouvrit lentement et un long souffle rauque en sortit…
Elle s’effondra au sol.
Quand elle ouvrit les yeux, une seconde plus tard, elle demanda à son aïeul ce qui avait bien pu se passer. Celui-ci, sous le choc, ne put répondre.
Les légendes disaient que le dolmen et tous les autres vestiges similaires remontaient à des temps immémoriaux et que les ancêtres des humains les avaient découverts, quasiment abandonnés, en arrivant sur la péninsule armoricaine. Qui les avait édifiés ? Cela, tous l’avaient oublié. Oubliée aussi fut la raison pour laquelle ils avaient été placés là et non ailleurs. Ce qui persistait néanmoins, c’était la prédiction selon laquelle tout devait être révélé un jour. C’était en tout cas ce que disaient les légendes et les mythes.
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